Petits monstres et gros méchant
L’autre jour, j’ai passé une partie de l’après midi avec deux petits monstres, appelons-les Edie (5 ans, bientôt 6) et Elie (3 ans, bientôt 4), des pseudonymes visant à ne pas (trop) empiéter sur leur vie privée. Après tout, eux aussi ont des droits, dont celui de ne pas voir leur vie étalée dans les moindres détails sur Internet. Bref, on a joué à un jeu vidéo : The Legend of Zelda, the Wind Waker sur Nintendo Wii, alors que le jeu est sorti en 2003 en Europe sur Nintendo GameCube.
Les enfants prennent un véritable plaisir à jouer à ce Zelda, car il a une jouabilité très intuitive, malgré beaucoup trop de texte à mon goût (comme de très nombreux jeux Nintendo, ceci dit en passant, et je trouve cela honteux que les dialogues ne soient pas doublés, ce qui serait pourtant très utile pour les enfants qui y jouent, enfin, passons…), et offre un univers ouvert où le personnage principal peut évoluer sans véritables contraintes, offrant aux enfants le plaisir de la découverte, s’émerveillant de la moindre nouveauté ou du moindre détail, courant après les cochons sauvages dans les herbes ou tentant d’attraper un crabe sur la plage. Un rien les amuse, et la quantité de quêtes jouables en parallèle est suffisamment réduite pour ne pas les perdre et suffisamment large pour ne pas les ennuyer, pouvant ainsi les enchaîner les unes après les autres.
En matière de jouabilité, ce que j’apprécie dans ce jeu est que tout est explicité de manière logique et simple. Ainsi, au début en particulier, il n’y a aucun méchant à l’horizon, que des gentils. Par conséquent, il n’y a aucune crainte à avoir, même tomber ne fait pas mal, seule la noyade reste à éviter, mais on comprend très vite que l’on a un temps limité à passer dans l’eau et les berges sont faciles à atteindre, rendant le jeu vraiment amusant, quel que soit le niveau du joueur, grand ou petit. De plus, les contrôles sont simples au début et se maîtrisent petit à petit, par des mini-quêtes plus ou moins faciles à réaliser, de sorte qu’avant d’utiliser un contrôle nouveau, le joueur peut s’entraîner à volonté afin d’apprendre à le maîtriser. Et jouer à plusieurs est d’autant plus amusant que le joueur aux commandes du jeu se voit sollicité par tous ceux qui observent : « saute ! », « appuie ! », « cours ! », d’autant que les graphismes et animations façon dessin animé (via la technique du cell shading) sont entraînante et captivantes autant pour le joueur que les spectateurs. Un excellent jeu pour toute la famille, donc.
Mais voilà, la maman des petits monstres m’appelant par téléphone, celui-ci étant en cours de chargement, je quitte quelques instants le séjour et mes petits monstres préférés pour mon bureau et le coup de fil. Pendant que leur maman et moi mettons au point leur programme de la soirée et du lendemain, j’entends des cris appeurés en provenance du séjour. Mon prénom retentit plusieurs fois d’affilé, et la terreur est décelable sans mal dans les voix des lutins abandonnés devant le jeu qu’ils appréciaient tant. J’essaye tant bien que mal de terminer la conversation, mais voilà-t-il pas qu’Edie, trois ans, bietôt 4, le plus petit des deux monstres vient appeuré me chercher. Son visage exprime la terreur et il me saisit la main en tirant pour que je vienne les aider dans le jeu. En effet, les deux petits monstres sont face à un gros méchant.
C’est le tout premier méchant du jeu, et il a en effet tout pour faire peur à un enfant de trois ans : il ressemble à un loup marchant sur ses pattes arrières. Or, le loup, dans l’univers des tout petits, c’est le méchant ultime, celui qui avale la Mère-Grand du Chaperon Rouge et qui fait fuire deux des Trois Petits Cochons, sans oublier le loup qui tente de manger les Petits Biquets en se faisant passer pour leur maman partie au marché.
D’ailleurs, je noterai un autre point fort intéressant et directement lié, je pense, à la culture que l’on transmet aux enfants d’aujourd’hui : ils n’ont pas peur des monstres. Je n’ai jamais entendu mes petits monstres préférés se plaindre d’un monstre qui rôderait dans le noir ou qui leur voudrait du mal. Parfois, le grand exprimait sa peur du loup, mais après avoir longuement et à de nombreuses reprises expliqué que le loup ne fait peur que dans les histoires, car en réalité, le loup a peur de l’homme, même des enfants, et qu’il vit très loin de chez eux, dans les Alpes, et qu’il n’y a aucune chance qu’il vienne jusqu’en Bretagne pour leur faire peur, ces discours maintes fois répétés semblent avoir donné leurs fruits, et la peur du loup a disparu. Concernant les monstres, cependant, la solution est venue d’ailleurs : Monstres & Cie, le film d’animation de Pixar, où l’on explique aux enfants qu’en réalité, les monstres aussi ont peur des enfants, et qu’en réalité, sauf quelques uns, ils sont tous très gentils et ils viennent parfois même rendre visite aux enfants pour les faire rire et ainsi fabriquer de l’électricité.
Aussi, pour exprimer la peur d’une entité machiavélique imaginaire, la seule option qu’il reste aux enfants est par conséquent de la qualifier de méchant, un mot du vocabulaire qui revient souvent. Car dans toutes les histoires, ou du moins l’essentiel des histoires, il y a des gentils (qui gagnent toujours à la fin) et des méchants (qui sont bêtes, bien souvent, mais ils font tout de même très peur). Et à moins de se lancer dans une épuration vaine du vocabulaire des enfants à la manière d’une novalangue bien-pensante, ils ont tout de même besoin de vocabulaire pour exprimer leurs craintes. Et à défaut d’avoir peur du loup ou des monstres, le sacro-saint méchant a lui aussi besoin d’exister dans l’univers des petits comme des grands.
Toujours est-il que j’ai immédiatement rassuré les deux enfants sur la facilité de tuer le méchant. En effet, grâce à l’épée offerte et l’entraînement prodigué par l’un des deux grands pères du village, il suffisait de donner des coups bien placés au méchant pour s’en débarrasser définitivement. Aussi, Elie, cinq ans, bientôt six, a pu se débarrasser rapidement de la nouvelle vague d’ersatz de loups et je suis très confiant quant à la capacité du petit à en faire autant, avec un petit coup de main.
Enfin, tout ceci pour dire que même un petit monstre peut affronter ses peurs et se débarrasser du gros méchant, sous condition d’un exemple démontrant la faisabilité de la solution, d’une mise en confiance préalable, ainsi que de beaucoup d’affection.
