Le soir venu, le tonton machiavélique rôde dans le noir
Je suis un tonton — machiavélique — très fier de lui, en particulier ce soir. Célibataire, sans enfant, avec des horaires très flexibles, je garde parfois mes neveux lorsque leur maman est prise le soir. Et ce soir, je suis fier de moi, vilain garçon que je suis.
— Tonton ! m’appelle le petit depuis sa chambre, d’un ton de détresse.
Je m’empresse de venir le voir.
— J’ai mal à ma dent.
Il s’était cogné à la joue, voici quelques jours, et une dent de lait semble en avoir quelque peu souffert, commençant à bouger. Seulement, cette fois-ci, elle s’apprête à tomber d’un jour à l’autre. Je lui propose de… euh… l’arracher.
— Oh non ! Mais ça me fait mal quand j’y touche…
Forcément, l’idée de cesser d’y toucher ne semble pas vraiment le convaincre. Je m’en vais donc chercher, dans ce qui était jusque là l’emplacement de la pharmacie familiale, un antalgique quelconque, en dosage pour enfants. Peine perdue. La pharmacie a changé d’emplacement, sans que je n’arrive à identifier sa nouvelle demeure. (Une fois revenue, la maman me l’indiquera immédiatement, pour une prochaine fois.)
J’hésite. Je ne vais tout de même pas annoncer à un enfant en souffrance que je n’ai rien à lui proposer pour calmer sa douleur. Les pharmacies de garde réclament une ordonnance pour ouvrir, et je connais déjà la difficulté à en trouver une en pleine nuit. Qui plus est, je ne vais pas abandonner deux enfants seuls dans l’appartement alors que justement, je suis là pour l’éviter. Bref, une solution s’impose.
Verre d’eau, robinet, plouf.
— Voilà, lui dis-je triomphant, en tendant le verre d’eau au grand malade.
— Qu’est-ce que c’est ? me répond-il circonspect.
— C’est pour ta dent.
— Mais qu’est-ce que c’est ? insiste-t-il, méfiant.
— Hum… c’est… du H2O. Je ne sais pas si tu vas aimer le goût, mais ça va peut-être t’aider à avoir moins mal.
— Ah non, merci.
— Tu n’en veux pas ? Même si ce n’est pas bon, ça va peut-être te soulager !
— J’ai l’habitude, en fait. J’ai déjà eu des dents de lait de tombées. Ça ne fait pas très mal.
L’enfant se recouche donc souriant, heureux d’avoir évité le mystérieux et peu engageant liquide miraculeux.
— Tonton !
La voix vient de l’autre chambre.
— Tu peux aller m’apporter la bouteille d’eau de mon cartable qui se trouve dans…
— Tiens, je me permets de le couper en lui tendant le verre d’eau.
— C’est quoi ?
— De l’eau.
— Mon frère n’y a pas touché ?
— Non.
Un deuxième enfant ravi d’avoir épanché sa soif.
Je suis un tonton machiavélique.

C’est trop !!! Je suis sûr qu’il lira ça avec plaisir, plus tard, en rigolant… :)
Excellent ! Et ce n’est pas si machiavélique que ça, je dirais plutôt, finement joué ;-)